Association de sauvegarde du patrimoine saulcéen

A.S.P.S.

Pierre Falcot (2/3) - Du dessin au tissu

PIERRE FALCOT – DESSINATEUR EN TISSU  (2 sur 3)
par Alain Becchia et Jacques Le Roux
 
Le texte ci-après est extrait d’un article paru en mai 2020 dans le bulletin de la Société de l’Histoire d’Elbeuf avec l’aimable autorisation de ses auteurs :
- Alain Becchia est Président et auteur de nombreux articles pour cette société (pour voir plus d’infos sur celle-ci cliquez-ici). Il est également co-auteur d’un ouvrage « Elbeuf - Louviers, Histoire croisée de deux cités drapières ».
- Jacques Le Roux est un passionné de l’histoire de notre village. Il est l’auteur d’articles sur le site de la commune et possède une remarquable collection de cartes postales anciennes sur celle-ci.
 
Cet article évoque la vie de Pierre Falcot (1804-1858), un Lyonnais Saulcéen d'adoption, qui s'est illustré comme dessinateur en tissu dans l'industrie textile.
 
Du dessin à la réalisation du tissu
 
L’esquisse, c’est-à-dire l’étape durant laquelle s’élabore la composition d’un motif est « un travail intellectuel, artistique », qui demande « du goût, de l’intelligence, du génie. Tel qui n’est pas doué de cet esprit créateur qui fait le poète, l’artiste, n’est point apte à la composition, vaste champ qu’une haute intelligence peut seul explorer avec succès (1)». Ainsi qu’on peut le constater, Pierre Falcot avait une haute idée de sa fonction et de ses capacités…
 
En théorie, le dessinateur d’étoffes peut laisser libre cours à son inspiration. Mais il reste soumis à de très nombreuses contraintes, telle la mode « souvent capricieuse ». Il doit aussi éviter les contrastes de couleurs « durs et discordants », considérer la taille exacte du motif sur l’étoffe et avoir toujours à l’esprit « les combinaisons relatives à la juste concordance des raccords (2)». En outre un dessin pour étoffe de laine ne pourra jamais avoir la finesse ni la précision d’un tissage sur soie ou d’une impression sur coton.
 
D’autres impératifs sont d’ordre technique, liés notamment à la mise en carte. L’esquisse doit être reportée sur des papiers réglés ou papiers de mise en carte pré-imprimés, dont le carroyage  facilite le long travail de report de l’esquisse : « chaque interligne représentant un fil du tissu, chaîne ou trame, le dessin qu’on y reporte doit conséquemment comporter autant de petits carreaux en hauteur et en largeur que l’effet comprendra de fils de chaîne et de coups de trame (3)». L’esquisse représente le motif avec les dimensions qu’il aura réellement sur le tissu, mais chaque interligne du quadrillage tenant plus de place que les fils tissés, ce report du dessin le grandit beaucoup, à la manière d’une forte loupe.
 
Le motif devant être reproduit en continu, sur près de 30 à 40 m de longueur et une largeur, variable, pouvant atteindre 2 mètres, il est indispensable de prévoir également les raccords, qui permettront de le poursuivre vers le haut, le bas et sur les côtés (à la manière des motifs sur un rouleau de tapisserie), surtout s’il n’est ni géométrique ni symétrique. Il faut éviter « les barrages et les rayures ».
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La mise en carte (qui va permettre le tissage de l’étoffe sur de grands métiers à tisser) peut avoir lieu d’après l’esquisse ou d’après un échantillon réalisé sur un petit métier.
 
Image esquisse carte
Esquisse mise en carte (Traité des tissus 2ème édition P. Falcot)
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« La variété et surtout l’ensemble des couleurs avantageusement combinées, décident souvent le fabricant à mettre en pratique une esquisse » (4), c’est-à-dire à faire réaliser un échantillon, avant la mise en production. L’échantillonneur réalise sur un petit métier des coupons qui vont permettre de juger de l’aspect des futurs tissus de rectifier éventuellement certains défauts de conception ou certaines nuances. De petites sociétés d’échantillonnage travaillent parfois à façon (comme sous-traitant) de grandes entreprises. Mais P. Falcot n’hésite pas à fustiger « l’inertie déplorable » de nombreux fabricants, qui hésitent à faire réaliser des échantillons, au demeurant « bien peu coûteux » ou ne prennent pas le risque de la mise en production, condamnant ainsi « à l’obscurité (…) les combinaisons les plus heureuses. L’artiste a besoin d’encouragements. » Il ajoute même : « un dessinateur vraiment capable doit contribuer puissamment à la prospérité de l’établissement à la tête duquel il est placé », montrant ici – une fois encore – la haute idée qu’il a de sa fonction (5). 
 
Photo metier tisser
 
Petit métier Jacquard d’échantillonneur conservé au musée d’Elbeuf (cl. J. Le Roux)
  
Joseph-Marie Jacquard (1752-1834), le maître et le modèle de tous les tisserands ultérieurs, inventa dans les années 1790 la mécanique Jacquard, un ingénieux système permettant à un seul ouvrier d’exécuter facilement les étoffes aux dessins les plus compliqués. Le motif est reproduit sous la forme d’un ensemble de cartons perforés tournant sur un prisme cubique et formant une chaîne continue. Un ensemble d’aiguilles verticales et horizontales, et de ressorts, permet d’actionner les lices qui « ouvrent » les fils de chaîne pour faire passer les fils de trame.
 
Il faut ajouter que durant les essais, et jusqu’à ce que le dessin ait été déposé officiellement par l’entreprise devant le conseil des prud’hommes, dessinateur, échantillonneur et monteur sont soumis par l’entreprise au secret le plus absolu.
 
Ensuite, les piqueurs de cartons doivent, à la main, perforer les jeux de cartons, de manière à ce que les aiguilles puissent, ou non, les traverser et soulever les fils. 
 
Dans les années 1830, la complexité croissante des étoffes et des nouveaux métiers à tisser amena une scission parmi les tisserands. Les plus expérimentés et les plus novateurs devinrent de véritables techniciens, des contremaîtres de tissage, que l’on dénomma bientôt monteurs. À force de travailler sur les métiers, certains d’entre eux en viennent à concevoir des améliorations. Ainsi Ambroise Michel Alavoine, monteur dessinateur chez le fabricant Michel Legrix, met au point en 1858 « l’un des premiers métiers mécaniques à tisser les draps » en usage à Elbeuf (le mouvement du chasse-navette étant désormais entraîné également par le jeu de cartons du jacquard) (6).
 
Une fois le métier monté, c’est-à-dire que chaque fil est correctement placé dans les aiguilles et les trous des cartons, le travail n’est plus que répétitif et peut être confié à de simples exécutants, qui n’ont plus qu’à actionner assez machinalement le jeu de pédales et la navette. « Il n’est pas rare de voir des étoffes d’un haut prix et d’un grand mérite, tissés par des ouvriers qui ne comprennent absolument rien au montage du métier (7)».
 
Au total, même si le dessinateur n’est qu’un des éléments de la longue chaîne qui aboutit à la production de l’étoffe, le succès d’une collection (il en existe désormais deux par an, d’hiver et d’été) dépend en grande partie de son talent à inventer de nouveaux motifs, à sentir la mode, anticiper ses évolutions, et savoir créer les nouveautés dont s’enticheront les clients. Mais tandis que Pierre Falcot évoque le dessinateur à la manière d’un artiste, Louis Reybaud affirme au contraire : « Un dessin de fabrique n’est pas une œuvre difficile, ni qui exige de longues études (…) il ne s’agit que de combiner quelques lignes et quelques couleurs, de manière à produire une certaine harmonie d’effets (…) pourtant c’est un don qui n’est pas commun (…) il existe un point précis qu’il faut atteindre et ne pas dépasser (8)».
 
Pierre Falcot avait sans doute raison pour la soie et le coton, pour lesquels les dessinateurs pouvaient donner la pleine mesure de leur talent. Mais dans le domaine de la laine, la nature de la fibre et la gamme même des produits (on pouvait certes produire des châles très chamarrés, mais pas des pantalons ou des paletots pour hommes) limitaient leurs possibilités. On s’en rend bien compte en feuilletant les registres déposés autrefois à la Chambre de Commerce et conservés aujourd'hui à la Fabrique des Savoirs d'Elbeuf.
 
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(1) Pierre Falcot, Traité théorique…, 1844, p. 132.
(2) Ibidem, p. 132-135.
(3) Ibidem, p. 144.
(4) Ibidem, p. 141.
(5) Ibidem, p. 135-136.
(6) Henri Saint-Denis, op. cit., t. IX, p. 443-444 ; Francis Concato, Pierre Largesse, Éléments pour une histoire de la Chambre consultative des arts et manufactures d’Elbeuf, 1801-1861, Elbeuf, C.C.I., 1992, p. 181-182.
(7) Introduction à l’édition de 1852.
(8) Louis Reybaud (Louis), La laine. Nouvelle série des études sur les manufactures, Paris, M. Lévy frères, 1867, p. 67-68.